PHILOSOPHIE / Françoise VALON

Nous avons tenté ensemble l’année dernière une approche de la notion d’Utopie.
Pour cela, nous avons commencé par l’étude du livre qui avait inauguré la notion, l’Utopia de Thomas More. A cette occasion, nous avons constaté que Thomas More se permettait, grâce à elle, une critique virulente de la politique de son temps  (la pratique des enclosures, le système judiciaire anglais etc). Cette fiction de l’Ile d’Utopie avait été nourrie des deux façons. D’abord la découverte de l’Amérique par Amerigo Vespucci (qui lui donnera son nom)  et dont Raphael Hythlodée, le rapporteur des merveilles de l’île,  est un des lieutenants.

La découverte de l’Amérique fit sauter un verrou idéologique puissant en permettant de rencontrer des mondes qui n’avaient pas été christianisés. Ainsi donc la Bible n’était pas le livre unique auquel se rapporter pour connaître l’histoire passée et future de l’humanité.

Ensuite l’accès aux textes grecs authentiques non métissés de christianisme (comme était l’unique tradition aristotélicienne régnante au Moyen âge) fut permis  par les lettrés byzantins fuyant Constantinople conquise par les Turcs, et rendit possible le retour aux textes de Platon, entre autre ce grand mythe de l’Atlantide dont Thomas More se réclame explicitement.

Si Platon inventa le mythe de l’Atlantide (Dans le Timée et le Critias) c’est pour les mêmes raisons que Thomas More :
La philosophie a toujours eu maille à partir avec les pouvoirs régnants, c’est pourquoi son seul recours si elle veut être politique est de recourir à l’utopie. La philosophie politique est nécessairement utopique lorsqu’elle veut articuler l’organisation effective des hommes avec l’idée de Justice.  Mais sans l’idée de justice, les organisations politiques ne sont que des regroupements fortuits de multitudes plus ou moins viables.

L’Atlantide de Platon est l’avertissement déguisé du philosophe à sa cité : Si vous ne cessez de développer le grand commerce, l’accumulation des richesses, la domination économique et politique sur de supposés « alliés » comme le fait l’Atlantide du mythe,  votre cité sera engloutie par le grand maelström écologique qui menace toute puissance sans limite.

La cité de l’Athènes originelle, souhaitable et modeste, sera elle aussi emportée par la catastrophe inévitable, trop gigantesque pour épargner quiconque. On ne peut donc se tenir sagement à l’abri. (C’est justement le contraire des utopies  locales)

L’avertissement de Platon ne visait pas seulement la cité de son temps : Le dialogue qui la met en scène, le Critias, est volontairement interrompu sur ces mot : « Ayant rassemblé l’assemblée des dieux (devant l’insolence de la ville Atlantide),  Zeus leur dit : « ….. »

Ces points de suspension ne sont pas dus à une lacune du manuscrit ni à une impossibilité accidentelle de poursuivre. Les exégètes sont d’accord pour la tenir intentionnelle de la part de l’auteur. Ce qu’ils signifient c’est que l’avertissement vaut pour toute cité, y compris les nôtres, si tant est qu’elles méritent encore ce nom…

L’extraordinaire, c’est que toute la modernité, depuis la redécouverte des dialogues platoniciens, Thomas More y compris, a opéré un renversement radical  du mythe en forme de contresens, et ce contresens n’est pas anodin puisqu’il signe la voie choisie par la modernité elle-même : On se mit à idéaliser l’Atlantide….

L’éloge de l’Atlantide et de sa démesure ne fit que croître au fur et à mesure de l’appétit d’expansion  indéfinie  de toute organisation politique dès qu’elle devient puissance.

Déjà, pour Diodore de Sicile au 1er siècle avant Jésus Christ, c’est la puissance et l’opulence des Atlantes qui est retenue :« les Atlantes habitent le littoral de l’océan et un pays très fertile, on prétend que leur pays est le berceau des dieux ; leur premier roi fut Uranus ; son empire s’étendait sur toute la terre, principalement en Occident. Ainsi les héros sont dits  descendre des filles d’Atlas ou Atlantides, que les grecs honorent comme des déesses et dont ils ont fait les pléiades. »  (Bibliothèque universelle, ch. 54 56)

On néglige la description de l’avidité des Atlantes  et leur perte du sens de la mesure. Ce qui fait le succès du mythe, même si la pensée chrétienne accepte comme châtiment divin une prétendue allusion au déluge par Platon,  c’est  la  grandeur des Atlantes, c’est leur puissance qui fascine, leur réussite qui subjugue, parce que puissance et réussite sont les valeurs indiscutables.

Pour Donnelly, qui écrivit un best-seller américain traduit dans toutes les langues en 1882 :« Le monde antédiluvien » l’Atlantide exprime le sentiment de la toute puissance anglo-saxonne  au 19 ème siècle. Les atlantes sont navigateurs, techniciens, marchands et colons, ils connaissaient la boussole et la poudre à canon. « A beaucoup d’égards, l’ensemble de l’empire atlantidéen ressemblait à ce qu’est l’Angleterre aujourd’hui par rapport au British Commonwealth. »

Même quand on interpréta le récit de Platon comme une confirmation des textes bibliques, c’est la notion de puissance, de domination, qui reste centrale :

Selon  Olivier de  Marseille, avocat fondateur en 1726 de l’Académie de cette ville, dans sa  « dissertation sur le Critias » : « On trouve une conformité qui a de quoi surprendre entre la morale et les lois de Platon et celles des juifs ;  les atlantes sont les descendants de Jacob et la description de la fertilité et de la prospérité de l’ile Atlantide désigne expressément la Palestine »…. Le temple magnifique décrit par Platon est « fidèlement copié » d’après le temple de Jérusalem. »

Selon Baër , pasteur et aumônier de roi de Suède l’étymologie nous le confirme«  tous les auteurs anciens qui font mention du peuple atlantique sont d’accord sur le nom de son premier chef  que d’une seule voix ils nomment Atlas . En cherchant la signification littérale de ce nom, on trouve  qu’il signifie lutteur, combattant brave, victorieux » comme le fut Jacob nommé pour cela par Yavhé : Israël. De même encore pour Bailly, maire de Paris durant la Révolution, il existe une parenté linguistique entre le sanscrit et le grec qui témoigne de l’existence d’un peuple indo-européen qui n’est autre que le peuple atlante (« lettres sur l’Atlantide »), peuple supérieur par ses richesses et sa puissance.

Pour Eurénius, pasteur à Upsala, dans l’ « Atlantide orientale » ( parue en latin, en 1754), l’argument principal en faveur de l’existence effective des Atlantes nous est fourni «  par les mœurs, les coutumes des Atlantes et leur façon d’honorer les dieux qui sont les mêmes que ceux des israélites ainsi qu’en témoigne Platon ».  Un indice supplémentaire réside dans « la puissance la magnificence et la richesse des rois atlantes ; il en était de même chez les israélites. »

Enfin  le mythe de l’Atlantide servit à justifier l’entreprise européenne de colonisation, entre autre la colonisation française au Maghreb. Si les premiers occupants, les premiers maître, les premiers civilisateurs de l’Atlas furent les atlantes et si les atlantes étaient les premiers « ariens », c’est à dire les premiers européens, dont la civilisation a été anéantie par les africains et phéniciens, alors les français descendants des atlantes ne font que récupérer leur bien  C’est ce qu’enseignait monsieur Berlioux à l’université de Nantes en 1883    (« l’atlas primitif et l’Atlantis ») Pierre Benoit s’est inspiré des thèses de Berlioux pour faire de son Atlantide labyrinthique la métaphore d’Antinéa et le mystère de la séduction féminine. Pour Rudolph Steiner « nos ancêtres les atlantes » avaient un mode de connaissance par intuition bien supérieur au nôtre  et seuls les initiés peuvent  retrouver  cette supériorité intellectuelle propre à la race supérieure des  aryens descendants des atlantes  (« Nos ancêtres les atlantes » 1922)

Le mythe de l’Atlantide finit donc par justifier le racisme d’une race supérieur dont on pourrait cultiver la nostalgie, comme ce fut le cas en effet en Allemagne.

Le seul  Bartoli professeur à l’université de Turin en1779 considéra pour la première fois (avant Vidal-Naquet), le mythe Atlante comme une leçon philosophique. Pour lui, l’Atlantide représente à la fois Athènes pervertie par ses succès contre les Perses et vaincue par les Spartiates et les Syracusains à la fin de la guerre du Péloponnèse, et l’immense empire de la Perse, riche et opulente mais vaincue par Athènes  à Salamine. Ainsi le Critias est une réflexion sur le déclin des états (« discours sur l’Atlantide »)

Chez Jules Verne en 1870, c’est du déclin de l’Angleterre  qu’il s’agit : Nemo en voit une image sous marine : Tout le monde connait l’épisode de 20000 lieues sous les mers où Nemo fait découvrir au professeur Aronax une cité ensevelie . Le professeur s’écrie : « Où étais-je ? Je voulais le savoir à tout prix. …Mais le capitaine Nemo vint à moi et  m’arrêta d’un geste. Puis ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s’avança vers un roc de basalte noir et traça ce seul mot : ATLANTIDE .

Quel éclair traversa mon esprit ! » Nous essaierons cette année de retrouver la question du rapport entre l’utopie et la philosophie en retournant  vers son origine platonicienne. Quand l’utopie se fait idéologie elle peut aboutir jusqu’à  la superstition raciale. Mais à l’inverse si la philosophie s’oppose par nécessité au pouvoir régnant, elle devient nécessairement utopique quand elle se fait critique, c’est à dire politique. Platon ne pouvait s’opposer frontalement à l’ambition politique d’Athènes , pas plus que Thomas More à l’avancée d’une bourgeoisie nantie  dans les campagnes. C’est parce que l’idée de justice reste utopiquement intacte que Platon dénonce  une cité qui n’est pas une mais deux, celle des riches et celles pauvres. De même les premiers mots du manifeste du parti communiste qui déclarent que la guerre des propriétaires et des prolétaires fait l’essentiel de l’histoire humaine  n’apparaissent comme insupportables qu’à cause de cette exigence. La cité, la révolution sont des utopies à la lumière desquelles éclate le scandale du monde social.

Dans l’utopie philosophique, la justice est mise en scène, elle éclaire de sa distance l’acceptation de l’injustice.  Ainsi L’utopie peut être bonne à penser s’il s’agit d’opposer la justice à la puissance.

 « Les philosophes jusqu’ici n’ont pas fait qu’interpréter le monde » ils lui ont donné des images, des utopies tout à fait impraticables en effet. En ce sens ils ne sont pas politiques. Mais le désir de  transformer le monde ne vient-il pas, plus que de l’excès de misère, de l’image resplendissante de la justice en elle-même, sans compromis ni compromission, telle que les philosophes la présentent, dans ce que Platon nomme « la cité de paroles. »

Cette année, nous aborderons l’aventure de la philosophie du point de vue  qui justifie toutes ses utopies, c’est-à-dire l’idée de justice, de Platon à Badiou !

 

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2018/2019

Le sophisme d’hier et le nihilisme aujourd’hui

Notre époque est celle d’une telle confusion qu’on se demande si on peut encore de quelque façon la penser. Nous essaierons au moins d’en décrire quelques aspects.

  • Mercredi 27/03/2019 :  Simulacre et simulation. ( Du « Sophiste » au  » Georgias » de Platon c’est à dire de l’institution du mensonge médiatique à l’impunité politique.)
  • Jeudi 18/04/2019 : Qu’est ce que le  » nihilisme » ( Le relativisme des valeurs. Passage de Platon à Nietzsche.)
  • Jeudi 16/05/2019 : L’effacement du réel et la corruption de la cité ( peut on lutter contre une corruption qui efface toute référence à un  » réel » consistant, résistant à son emprise?. Le travail de la pensée, le recours aux « idées ».- La république de Platon, le « Zarathoustra » de Nietzsche-)

A 18H30, Maison de la citoyenneté St Cyprien  Métro St Cyprien.

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2017/2018

  • 23/11
  • 25/01
  • 05/04 – 24/05

Les Jeudis à 18H30

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2016/2017

L’Utopie

  • Jeudi 17/11
  • Jeudi 08/12
  • Jeudi 12/01
  • Jeudi 01/06
  • Jeudi 15/06

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2015/2016

La Démocratie : ses origines, ses dérives

  • 12/11 : La question et ses origines.
  • 10/12 : Le développement
  • 07/01 : la Démocratie contemporaine
  • 04/02 : MYTHES ET TRAGÉDIE
  • 17/03 : Un mythe aujourd’hui : l’argent
  • 07/04 :  Mythe et retournement du sens
  • 09/06 : La Philosophe Simone WEIL

Le jeudi à 18H30, Maison de la citoyenneté St Cyprien Métro ligne A – St Cyprien