Résumé de la dernière séance avec Henri DEL PUP : Migrations et Migrants

Rendez vous pour le suite le Mardi 24/01 rue d’Aubuisson à 18H30.

Migrant : que viens-tu faire chez nous ?Histoire des représentations et des réceptions des migrants XIX°S.-XX°S.

(résumé conférence n°3)

« Depuis le milieu des années 70, les migrants deviennent de plus en plus présents dans l’espace médiatique et dans les débats politiques. Tous interrogent la légitimité de leur existence et entendent mettre en place un contrôle plus strict des flux migratoires. Au cours des décennies 80 et 90 l’Europe devient un continent d’immigration dont chaque pays a « ses » étrangers, conséquences des colonisations, des aires culturelles, des traditions géopolitiques et des réseaux Dès lors, comment les États répondent-ils à cette situation et aux questions de leurs citoyens ? Un retour historique montre que les États élaborent des politiques migratoires dont les modalités fluctuent dans le temps. Mais toutes ont reposé et reposent, sur un postulat : l’immigration est un privilège consenti et non un droit naturel. En Europe et aux États-Unis, jusqu’à la 1ère Guerre Mondiale, règne un libéralisme prolongement des usages anciens. Les années 20 et 30 modifient cette situation avec la crise de reconversion des industries de guerre puis la Grande Dépression des années 30. Elles ont fait du migrant un concurrent sur le marché de l’emploi et/ou un équivoque syndicaliste révolutionnaire. La crise du parlementarisme voit dans l’étranger un élément d’une « 5ème colonne » prête à renverser les institutions, à pervertir la société et à imposer sa politique. Les États-Unis introduisent une politique de quotas dès 1921, renforcée en 1924, qui visent essentiellement les Italiens et les Slaves jugés difficiles à assimiler. L’après Seconde Guerre mondiale, ne modifie rien. La loi de 1965 maintient les plafonds. Depuis 2005/2006, les États-Unis militarisent un peu plus leur frontière avec le Mexique. La France suit d’abord une voie différente : l’immigration reste encouragée. Toutefois, suite de la Crise américaine de 1929, on assiste à des restrictions en 1932 puis en 1935. Des trains spéciaux rapatrient de milliers de Polonais. En 1940, Vichy prévoit le groupement des étrangers jugés en surnombre dans l’économique nationale dans des camps d’internement après avoir annulé 15 000 naturalisations et révisé celles obtenues depuis 1927. Mais en 1945, un Office national d’Immigration (O.N.I.) reprend l’essentiel des dispositions des années Vingt. La CECA facilite le placement des mineurs et des sidérurgistes au sein des Six. L’essor  économique des années 60 permet l’accueil massif d’Espagnols, de Portugais aux côtés des Italiens. Le retour de la crise à partir de 1974 ramènent les mesures restrictives. La migration irrégulière devient le prétexte à des pratiques discriminatoires. Les exemples américain et français donnent une idée de l’ambivalence qui préside aux représentations de l’étranger. Dans un immigration d’abord de main d’œuvre, les employeurs poussent à une législation libérale. Mais les travailleurs locaux, tant francais qu’américains penchent pour une restriction de l’offre étrangère concurrente vue comme menace sur les salaires. Une autre image ambivalente renvoie à l’ordre politico-culturel : quel type de nation voulons nous ? les États-Unis Unis divergent, entre des conservateurs insistant, selon les époques, sur l’importance de la cohésion nationale, de la pureté raciale, des valeurs anglo-saxonnes, de la suprématie « nordique » et de la préservation de la langue, et des libéraux claironnant les vertus de l’hybridation (Melting Pot), du pluralisme, du multiculturalisme, de la diversité et de l’humanitarisme. En France, le débat, récent, porte sur la pertinence de l’assimilation, sur les moyens de l’intégration.Un autre clivage apparaît lié à l’importance financière du migrant à travers les transferts monétaires qu’il opère. Eux se voient en agents du développement là où d’autres jugent leurs transferts appauvrissement de l’État, privation de ressources pour financer les services publics. Des responsables politiques s’interrogent. L’État-nation paraît être mis en échec par la mondialisation des flux et la remise en cause des frontières : ce que dit la présence de sans-papiers. L’ordre international, à base d’États-nations souverains, semble bousculé par les réseaux multinationaux des migrants. Les diasporas prétendent faire évoluer le droit international, avec un droit de migrer, appuyées par des Organisations qui développent un droit des minorités. Les migrants, habitants d’un espace transnational, interrogent une citoyenneté qui échappe à la nationalité. Si les réfugiés et apatrides passent pour des anomalies à l’ordre interétatique, des minorités, tels les Turcs en Allemagne disent un possible nouvel ordre civique. ¾ des Turcs émigrés vivent en Allemagne : 3 millions de personnes dont 1/3 d’entre eux a la nationalité allemande et 60 000 dirigent des entreprises employant quelques 360 000 salariés dont 1/3 d’Allemands « de souche ». Les liens germano-turcs remontent à Guillaume II (1888). Par un Accord pour inciter les travailleurs turcs à venir travailler en R.F.A. datant de 1961, les Turcs ont le statut de travailleurs invités. On peut préjuger une réussite de leur intégration. Une enquête de 2015 montre que Turcs et Allemands ne se comprennent pas. Ils ont une perception contrastée de l’Islam, de la démocratie libérale et de la citoyenneté. 13% des personnes interrogées seraient des « fondamentalistes religieux » soit environ 400.000 personnes dont beaucoup estime que la violence est un moyen acceptable de propagation de l’islam. Divergence que montre l’échange entre le Président Erdogan (l’assimilation. Personne n’a le droit de vous imposer ça (…)Vous n’êtes pas ici de passage (…) les 5 millions de Turcs qui vivent en Europe ne sont pas des invités, mais une part constituante de la société européenne) et la Chancelière Merkel : qui possède la nationalité allemande est un citoyen sans réserve dont la loyauté s’exerce à l’égard de l’État allemand. Ces divergences renvoient à la construction de l’identité chez les migrants turcs. Souvent assignés à la culture et à la religion de leur pays d’origine, ils deviennent anhistoriques et réifiés. Or les Turcs, issus de tribus diverses (chamanistes, nestoriennes, manichéennes) installées en Anatolie mais identiques sociologiquement, mettent en interdépendance l’économique, le militaire et la parenté, loin du seul repérage dans l’univers coranique. Les discours turcs donnent à la parenté et à la structure familiale une grande importance. Ceux-ci séparent les sexes et hiérarchisent les relations internes donc diffèrent de la société égalitaire et du mélange des sexes de l’Allemagne et des Occidentaux vus comme des faibles et des égoïstes tentant de déstructurer la famille turque pour mieux asseoir leur domination et protéger leur privilèges. La résistance trouve des appuis dans l’héroïsation des Anciens Turcs, dans l’islam et dans le kémalisme. Aussi l’acceptation du modèle démocratique libéral devient difficile, et explique grandement l’incompréhension. Ce schéma de méconnaissance basé sur des représentations attribuées existent aussi entre migrants eux-mêmes, comme le montre les événements de Ceuta et Melilla (août – octobre 2005) qui ont fait l’objet d’une importante couverture par la presse marocaine. A priori, en raison de l’importance de Marocains à l’étranger (4 millions selon la Fondation Hassan II), on pouvait faire l’hypothèse d’une perception empathique. La lecture de la presse donne une image différente : les tentatives de passage en groupes effectués par les migrants deviennent des invasions qui ont l’allure de stratégies militaires ; les migrants subsahariens ( des Noirs) deviennent des menaces. On les soupçonne d’être instrumentés par des puissances étrangères : Rabat dénonce la manipulation des migrants clandestins par l’Algérie et le Polisario. Conclusion : le pas de Noirs chez nous justifie les opérations policières, le blocage des approvisionnements en eau et en nourriture et le refoulement dans le désert après la destruction des camps.

Ainsi, le migrant fait l’objet de politiques qui évoluent dans le temps et selon les régions. Vu comme main d’œuvre, il rencontre les préventions des natifs inquiet pour leur niveau de vie. Le Gouvernant agit au gré des conjonctures, des besoins supposés de l’économie et des jugements quant à son intégration. Les représentations jouent un rôle important, tant chez le natif que chez le migrant, qu’entre migrants eux-mêmes. Il y a toujours quelqu’un de plus méprisable que soit ! »