Alain LEYGONIE

PRÉSENTATION DE Alain LEYGONIE

A L

 

Né en Corrèze, Alain LEYGONIE a grandi dans le Lot. Humanités à Brive, études supérieures à Toulouse où il a enseigné les lettres et la philosophie.

IL est l’auteur de romans ou récits :

La Traversée (La table ronde)

L’Idée (La Table ronde)

Mali Mélo (Editions Baleine, collection Le Poulpe)

La Musaraigne (Albin Michel)

Perpète (Editions le Rocher)

Travaux des champs (Le Rocher, prix de l’Académie d’Occitanie)

Je suis mort, qui dit mieux ? (Editions Descartes & Compagnie)

La Maison (éditions Privat, prix de l’Académie du Languedoc)

De biographies :

Pierre Dospital, vie d’un pilier basque (Le Rocher)

Un jardin à Marrakech. Jacques Majorelle, peintre et jardinier (Editions Michalon)

D’un essai : 

Les Animaux sont-ils bêtes ? (Klincksieck, Les Belles lettres)

Dernier ouvrage paru : Les Odeurs (Les Belles Lettres)
« Alain Leygonie ressuscite les univers de l’effluve et le souvenir des odeurs. »
Par
ROBERT MAGGIORI:  Libération du 31 Mars 2016.

Quelle odeur a le brouillard ?«La campagne ne sent pas comme d’habitude, et la ville non plus», quand l’humide grisaille dissimule la nature. Seul le buis s’en réjouit, dont la fragrance n’est jamais «aussi vraie, aussi parlante, aussi suggestive» que par temps de brouillard, qui «réussit» aux végétaux, «à la terre qui les nourrit et même à la pierre de nos vieilles demeures». L’odeur du brouillard, en fait, c’est la mémoire, cette lente activité de la conscience qui attendant que «le temps se lève» et que tout reprenne ses couleurs, «fait son miel de la moindre image, du moindre bruit», et les rattache mélancoliquement à une trace mnésique lointaine. Qui se soucie de l’usage réel de la colle Cléopâtre?
Le fameux pot de pâte blanche parfumée aux amandes demeure pour tous un «capital affectif», ou olfactif, et «colle» aux souvenirs de maternelle, d’école primaire, ressuscite le visage de la maîtresse, la main de quelque cancre tachée d’encre, ravive le parfum des «fournitures», commandées à «la librairie-papeterie Guionie», les livres d’occasion couverts de papier kraft, le crayon mâchouillé, les bouts de craie, le rapporteur, le compas, la gomme rouge et bleu, rangés pêle-mêle dans la trousse en similicuir…

Chimie. Ancien professeur de philosophie, écrivain, Alain Leygonie sait bien que les mots échouent à décrire les odeurs mais, lecteur de Proust, il sait aussi que, «quand d’un passé ancien rien ne subsiste», seules les odeurs (et sans doute les saveurs) demeurent: «Plus frêles, mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles.» Aussi, dans les Odeurs, ne se livret- il ni à une histoire, qui étudierait la manière dont les hommes se sont représenté les exhalaisons à travers les siècles, ni une anthropologie, analysant les variations du rapport à l’odorat selon les cultures, ni à une chimie, disséquant les composants (mélisse, cardamome, cannelle, bergamote, genièvre, angélique…) de tel ou tel parfum, ni à une philosophie, où les positions par rapport au sens olfactif sont extrêmes («L’odorat empêche la pensée», disait saint Bernard, «tout mon génie est dans mes narines», rétorquait Nietzsche). Il se «contente», pourrait-on dire en ajoutant la nuance de «contentement», de décrire, plutôt que les odeurs elles mêmes, les remembrances qu’immanquablement elles provoquent, les situations, les expériences intimes ou sociales, les conditions, les faits, les pans de vie qu’elles font revenir à l’esprit, et toute une partie du monde, notamment rural, dont la réalité peu à peu s’estompe. L’odeur de la corne brûlée, par exemple, est insupportable -même s’il est rare qu’on puisse aujourd’hui dire qu’elle «empeste tout le quartier » : elle rappelle cependant le travail les gestes du maréchal-ferrant,qui doit relever la jambe du cheval, la plier, la «poser sur le tablier de cuir, la maintenir d’une main ferme contre sa cuisse pour sculpter le sabot au moyen d’un ciseau et d’un marteau, tout en parlant à l’animal» dans un «mélange d’onomatopées, de cris brefs (Oh, oh! Oh là…), d’amabilités et de vagues menaces», avant que «dans un nuage de fumée grise» il ne fixe le fer porté au rouge sur la corne taillée.
L’odeur du foin, plus agréable, reconduit à l’enfance, ou à quelques vacances. Elle est «la même au bout du monde qu’en Corrèze ou dans le Lot». A peine les paysans ont-ils fait sécher l’herbe au soleil, pour leurs bêtes, que l’odeur apparaît, «s’évade, remplit l’air, court les chemins, franchit les haies, les clôtures, le soir venu monte à l’assaut des villages perdus, s’introduit dans les chambres avec le chant des grillons». Aussi, quand il retrouve, en quelque souterrain du cerveau, ce «parfum salé de l’herbe sèche» ([‘«odeur de la mer pour ceux qui ne l’ont jamais vue»}, le nez devient-il plus fort que les yeux et les oreilles : il peut réentendre le «chant des merles et des tourterelles», revoir le «pré en rang, le pré en tas, le pré en meules au soleil couchant», et maintenir vif le souvenir des «faneurs écrasés de fatigue», devant «charger la charrette sur les pentes, la décharger sous le toit d’ardoises […], respirer la poussière…»

Pruniers. Qu’en est-il de l’odeur de la neige, de l’encens, de la violette (une odeur qui semble être de couleur violette !), du camphre, du goudron, de l’argent, de l’odeur des pieds et des pruniers en fleurs, de l’eau de Javel et de l’eau de Cologne («la principale qualité de l’eau de Cologne de ma grand-mère achetée à l’épicerie du chef-lieu de canton[…] c’est d’avoir fait disparaître ou d’avoir masqué, au moins pour un temps, l’obstinée, la sournoise, l’humiliante odeur d’étable à l’époque où je commençais à courir les jupons»). Les objets que l’on retrouve dans un carton oublié à la cave ou au grenier, on les prend un par un, et aussitôt la mémoire s’enflamme. On procède ici de la même façon, sauf que les objets sont des effluves. Mais, alors que l’odorat est plutôt un sens «asocial», sinon discriminatoire (à l’égard de ceux qu’on «ne peut pas sentir»), et que le lien odeur-souvenir semble ne relever que de l’intimité (l’odeur de l’Afrique peut ne rien évoquer si on n’y a guère voyagé, et l’odeur du renard ne rien «dire» à qui n’a jamais chassé), Alain Leygonie réussit pour ainsi dire à le «socialiser», en construisant des «petits univers» dans lesquels chacun, un jour ou l’autre, s’est trouvé. Beaucoup de ces univers, il est vrai, sont d’antan. Mais celui de l’odeur du pain chaud? Des pages d’un livre (le «défaut majeur du livre numérique, c’est qu’il n’a pas d’odeur»)? De la punaise qu’on écrase? De la merde («chacun trouve que sa propre merde sent bon», dit Erasme, et le fait que celle des autres, «aussi proches soient-ils, quelque affection qu’on leur porte», nous soit insupportable «en dit long sur la difficulté d’aimer son prochain comme soi-même»)? Des cèpes ? De la maison ? De la soupe de légumes ? De la peau de bébé? Et des corps qui s’aiment? Il paraît qu’Henri IV prévenait ses maîtresses de sa venue longtemps à l’avance, pour les enjoindre de ne point se laver et faire épaissir leur odeur. «Entre deux étreintes et deux soupirs d’aise», l’une d’elles le questionna: « »Majesté, pourquoi voulez vous que je sente ? —Pourquoi ? Mais pour mieux jouir, mon enfant… »Et il j’o-uit.» -*•

ALAIN LEYGONIE
LES ODEURS
Les Belles Lettres, 112 pp., 19 €.

CYCLE LITTÉRATURE Maison de la citoyenneté centre.